Une petite équipée d’aventuriers prêts à en découdre avec le plus grand lieu de picole non assumé de l’Europe toute entière, le Salon du Vigneron Indépendant...
Intérieur nuit.
Dehors le grondement assourdissant du périphérique parisien entame sa petite mort ; il doit être aux alentours de quatre heures du matin.
Je m'extirpe d'une nouvelle réverie éthylique. Une demi-douzaine de curés sadiques s'évertuent à cogner à l'aide d'immenses marteaux en fonte sur une cloche située juste au dessus de ma tête. Quand ils ne frappent directement pas sur les côtés de mon crâne.
Le salon est baigné d'une luminosité télévisuelle blafarde. Un homme politique au teint rougeot s'exprime à une tribune, mais ses paroles sont couvertes par la voix de Michael Jackson qui reprends pour la centième fois "Blame it on a Boogie". Ce salon a tellement entendu le King of Pop que je ne serai qu'à moitié étonné si un jour il finit par franchir le pas de la porte en m'expliquant qu'il faudra bien accepter de passer à autre chose.
Etrange sensation dans cette nuit parisienne ; j'observe autour de moi les vestiges d'une fête passée : cadavre de Nikka et de Talisker 12 ans, cannettes de bières et de soda, fontaine à absinthe, cartons de pizza et de japonais, le tout savamment éparpillé à même le sol. Il est presque certain que plusieurs personnes étaient ici il y a seulement quelques heures, à boire, fumer, manger et deviser. Où sont-elles à présent ?
La boite à tabac est affreusement lointaine, et je m'y traine avec difficultée. J'y trouve une pipe Chacom billard courbée, ma préférée, et suffisament de "Belle Epoque" et de "Amsterdamer" pour me concocter un mélange 40/60 qui devrait me tenir éveillé une heure ou deux, assez pour rédiger ses quelques lignes et faire le point sur tout ca. La fumée de la pipe joue son rôle de madeleine à la perfection.
Flashback violent.
Il y a moins de douze jours, nous étions au Cubana Café, dans le coin fumoir évidement. Nous dégustions des "Rhum Especial 9 ans" à 11 € le fond de verre tout en tirant sur des Montecristos. Le sujet est encore flou dans ma tête, mais il me semble qu'il ne pouvait être autre que le Salon du Vin des Vignerons Indépendants.
Nous étions prêts, plus d'une semaine avant l'échéance, et bien décidés à trouver quelque chose de vrai parmi les 1.000 stands composant l'événement. Notre excursion pouvait prendre n'importe quelle forme, nous étions parés à toute éventualité, mais elle devait se solder par une Révélation. Et rien ni personne, pas même ces fichues élections présidentielles, ne nous la volerait. Trop de mensonge, trop d'hypocrisie se déversait chaque minute, chaque seconde de cette fichue campagne. Tels des droguées aux amphets, il nous fallait notre dose de vérité, et nous l'aurions. C'était comme gravé dans le marbre.
Retour à cette étrange nuit.
Debout sur mon balcon, je ressent les vibrations parisiennes comme jamais auparavant. Cette sensation unique qui vous persuade qu'en ayant l'écoute qu'il faut, vous entendrez bientôt le poumon de la capitale l'alimenter en oxygène pur, pour qu'elle puisse quelques secondes plus tard rejeter son air vicié et corrompu.
Pour une raison que je ne m'explique pas, je repense soudain à une lointaine expérience, un projet que nous avons été quelques illuminés à mener durant une paire d'années. Etranges souvenirs dans cette nuit tendue de Paris. Neuf ans ont passé déjà.. Dix ans ? Ca parait plutôt une vie entière.. Le genre de zénith qui ne se reproduit jamais. Faire partie de ce projet aux débuts des années 2000 signifiait vivre à une époque et dans un lieu bien particulier. Mais aucune explication, aucun mélange de mot, de musique, ne peut restituer ce que c'était d'être et de vivre dans ce coin du temps et de l'espace. Quoi que ça ai pu vouloir dire... Il y avait de la folie dans tout les sens, à toute heure. On pouvait allumer des étincelles partout. Il y avait ce sentiment extraordinaire que quoi que nous fassions, c'était juste que nous étions en train de gagner. Et ça je crois, c'était la force qui nous poussait. Cette sensation de victoire inévitable sur les forces du vieillissement et du mal.. Pas au sens militaire du mot victoire, on en avait pas besoin. Notre énergie déborderai par dessus tout. Nous avions un élan formidable. Nous surfions sur la crête d'une vague très haute, et très belle. Alors maintenant, moins de dix ans après, vous pouvez vous rendre sur les vestiges du passé, et si vous avez le regard qu'il faut, vous pouvez voir la ligne de partage des eaux et de la terre, l'endroit où la vague a fini par déferler, et opérer son reflux.
Des leçons, des regrets. Peut être, mais peu importe. Nouveau bateau, nouvelle voilure. La Chasse est sur le point de s'ouvrir, et cette fois, il n'y aura aucun prisonnier. A nous la Porte de Versailles. A nous le Salon des Vignerons ; à nous le Royaume des Allumés !
(à suivre)