Une petite équipée d’aventuriers prêts à en découdre avec le plus grand lieu de picole non assumé de l’Europe toute entière, le Salon du Vigneron Indépendant...
Le bus filait à toute allure le long de l’Avenue de Versailles. Paris, le 24 mars 2012. Année décisive pour certains, elle ne se doutait surement pas à quelle point l’Histoire la retiendrait comme telle. Mais dans ce bus, point d’Histoire, juste une masse informe et grisâtre de parisiens du 16ème terrifiés par une petite équipée d’aventuriers prêts à en découdre avec le plus grand lieu de picole non assumé de l’Europe toute entière. Le Salon du Vigneron Indépendant avait pourtant cette façade proprette du salon de gourmets, de spécialistes en vins fins qui venaient de toute la France pour découvrir à moindre coût les meilleurs cépages du pays. La réalité était tout autre.
La décision de nous y rendre avait été prise plusieurs mois auparavant. Affalé dans le clic clac aux couleurs improbables et fanées de mon frère, surnommé pour des raisons totalement oubliées aujourd’hui La Belette, nous devisions alors sur une certaine vision de l’avenir lorsque nous abordâmes le sujet. J’étais persuadé qu’une entrée à 8 euros suivie d’une quantité terrifiante de vins et d’alcools divers servis à volonté sans aucun supplément à des parisiens touchés de plein fouet par la crise économique allait livrer quelques secrets croustillants, quelques vérités premières sur la « chose française », cette spécificité que le monde nous envie où nous vomie suivant les latitudes, mais qui fait de la France ce qu’elle est exactement : le Royaume Multi-ethnique des Paradoxes, totalement ingouvernable mais où il fait bon vivre pour le moment. Mon frère approuva en vidant d’un trait son punch « cuvée spéciale », réserve jalousement gardée à base de rhum et d’une multitude de produits exotiques qu’il est impensable d’énumérer de tête. Le rendez-vous était pris, le Salon du Vigneron de la Porte de Versailles devrait faire avec nous ou ne rien faire.
C’est donc dans un bus bondé d’autochtones à cheveux bleus et à vestes de fourrures que nous avions pris place afin de rallier la Porte de Versailles. Dès notre entrée dans le transport, nous remarquâmes que les regards n’étaient pas amicaux. Le 16ème n’est pas un endroit facile pour des gens comme nous. Mais nous étions tout de même confiants sur notre capacité à nous tirer des embuches les plus diverses, et notamment celle qui consiste à enfermer deux créatures correctement préparées à grands coups de produits aberrants dans un bus de personnes âgées dont l’activité quotidienne la plus violente est de soutenir les excès de bonne humeur de Julien Lepers à partir de 18h. Et nous pensions pouvoir rejoindre la Porte de Versailles sans trop de dommages collatéraux. Là-bas, nous devions retrouver deux amis, deux éléments totalement incontrôlables capables de ressentir physiquement l’éthanol à plus d’un kilomètre. De braves gens que nous appréhendions tout de même à lâcher dans un tel endroit. Mais les dés étaient jetés ; pipés certes, puisque l’issue de cette épopée semblait très prévisible, mais utilisés dans les règles de l’art. Alors pourquoi s’en faire ?
Le trajet paru durer une éternité. Je suis presque sûr que La Belette réussit à embobiner une petite vieille prête à tout pour une dernière aventure sexuelle avec un frais moussaillon comme mon frère, même si je n’ai aucune trace palpable de cet épisode ; toujours est-il qu’au bout d’un certain temps, les portes s’ouvrirent sur le Parc des Expositions de la Porte de Versailles. Lieu mythique s’il en est, il accueille chaque année parmi les plus imposants événements de France : le Salon de l’Auto, le Salon de l’Agriculture, et, last but not least, l’épatant salon de japanimation et de science fiction « Paris Manga et Sci-Fi Show » de Laurent Tanguy, repère de tous les vrais geeks d’Ile de France depuis plusieurs années, à des éons-lumière des grosses machines grands publics que sont devenus les Salons du Jeu Vidéo ou autre Japan Expo, qui réussissent chaque année à vendre à Mamie Tromblon des shurikens en papier mâchés ayant appartenu au vrai Naruto pour leurs petits fils Kevin et Brian.
Les portes du Salon nous tendaient les bras. Comme un appel, comme un banc de sirènes échoué sur une plage blanche de givre tentant d’attirer à elle les marins du quartier, elles entonnaient des chants à la limite de l’érotisme à grand coup de quatre par trois sur le parvis du parc.
Peu de gens, notamment les pures junkies, ceux qui ne peuvent se lever sans leur rail de blanche, sont réellement capables d’appréhender de façon pleine et entière la puissance de l’alcool. A l’opposé des drogues dures, il y a cette substance, en vente libre dans notre beau pays, considérée par les masses comme un simple vecteur vers le reste, vers les « vraies drogues », vers l’apothéose. Erreur manifeste, puisque l’alcool à lui seul représente dans certaines régions françaises l’alpha et l’omega des plus grands maux ressentis par les populations.
Le salon était là, nous en étions certains. Mais quelle était la suite ?
(à suivre...)